Public foule, public nuée : une nouvelle conception des publics ? L’expérience de la Ferme du Buisson

Texte rédigé par Vincent Eches, directeur de la Ferme du Buisson, scène nationale de Marne la Vallée

Dans son ouvrage intitulé Dans La Nuée, le philosophe germano-coréen Byung-Chul Han compare les systèmes politiques des XXe et XXIe siècle. Selon lui, ce qui caractérise le modèle du siècle dernier c’est la foule constituée. La foule, c’est le peuple dans la rue puisqu’il a des idées politiques et les manifeste. La foule est un corps constitué en ce sens que, quand elle quitte la rue, chacun des membres de la foule reste le même, reste attaché à ses idées et à une certaine cohérence (que ce soit de classe, d’idéologique, de convictions). De fait, c’est un socle tangible sur lequel on peut s’appuyer, qui ne s’effrite pas.

 

Byung-Chul Han présente ensuite le paradigme politique contemporain, très fortement modelé par les réseaux sociaux, et son modèle est la nuée, c’est à dire un assemblage temporaire autour de certaines valeurs, mais où chacun est capable de se défaire et de partir selon des temporalités difficilement maîtrisables. Ce n’est donc pas un socle sur lequel s’appuyer, car trop fragile et impalpable.

 

Si l’on décline ces notions dans un champ qui nous est plus familier ; à nous équipements artistiques et culturels ; celui de la relation aux publics d’un territoire, on pourrait ainsi aisément considérer qu’il existe le public foule (un ensemble de spectateurs patiemment constitués par le travail de médiation, de sensibilisation et d’EAC) qui répond à nos sollicitations de manière globale (à travers son adhésion à une saison, des dispositifs d’abonnements) ; et à l’inverse un public nuée – beaucoup plus volatile et éphémère – mobilisable en masse sur certains types de propositions très spécifiques mais pas sur d’autres.

 

De nouveaux enjeux pourraient ainsi se formuler : comment agréger un certain nombre de nuées ? Comment s’adresser à des gens différents de manière différente mais qui permettent de structurer une audience viable ? Il ne s’agirait donc plus d’une problématique d’offre mais plutôt d’une ambition de transformation des publics et de leurs attentes, et de la manière de les satisfaire.

 

Pour tenter de répondre à ces nouveaux enjeux, La Ferme du Buisson expérimente de nouvelles manières de programmer, qui la font passer du statut de structure prescriptrice à celui de plateforme.

 

DE NOUVELLES SOLLICITATIONS ARTISTIQUES
 

Depuis quelques années, nous sommes régulièrement sollicités par des porteurs de projets culturels pour organiser sur son site des événements à la signature artistique singulière.

 

Ces nouveaux entrepreneurs de la culture, généralement issus des réseaux alternatifs et constitués en collectifs hybrides (créateurs, designers, architectes, producteurs) viennent chercher à la Ferme du Buisson des espaces de travail performants et propres à stimuler les imaginaires, la proximité de Paris mais aussi paradoxalement l’exil métropolitain, l’association à l’image d’un lieu , qui malgré son appartenance au réseaux institutionnels, est reconnu pour l’originalité de sa programmation et de sa démarche. Depuis 2013, nous avons ainsi déjà accueilli le Paris International Psychedelic Music Festival, les soirées Die Nacht, le Cernunnos Pagan Festival, le festival Futur Compose, les Bouffes Mondaines du collectif Souk Machine …, et nous nous apprêtons bientôt à recevoir les soirées Bass Paradize, le Sarkus Festival, le collectif Make It Deep

 

Les collaborations que nous construisons avec ces structures reposent sur le principe suivant : elles apportent un plateau artistique et le lien aux réseaux actifs dans la discipline concernée, elles drainent un public de nuées grâce aux réseaux sociaux et aux outils numériques ; nous apportons notre ingénierie (équipements, locaux, équipe permanente).

 

Il s’opère alors un bouleversement du modèle de programmation propre à une scène nationale : la Ferme du Buisson n’est plus ici prescriptrice (en sélectionnant des projets artistiques pour les publics du territoire) mais se pose plutôt en plateforme et accueille des projets imaginés par d’autres mais déclinés pour son site. Si la grande majorité de ces sollicitations vient du spectacle vivant et plus particulièrement des musiques actuelles, la dimension évènementielle des projets qui nous sont proposés se teinte toujours de pluridisciplinarité (scénographie, arts plastiques, sculptures monumentales, design, mode, performances).

 

LA MÉCANIQUE DE COLLABORATION
 

Quel est alors l’intérêt pour la Ferme du Buisson de s’inscrire dans une telle démarche ?

 

Les collectifs que nous rencontrons sur ce type de collaborations sont détenteurs d’une expertise artistique dans des domaines que nous ne connaissons pas ou très mal. Ainsi, la venue à la Ferme du Buisson de certains groupes parmi les plus pointus et expérimentaux de la scène Métal actuelle (Aktarum, Metsatoll) n’a été possible que grâce au patient travail de repérage du Cernunnos Pagan Festival. L’association de la Ferme du Buisson, le temps d’un événement (qu’il soit récurrent ou non) à d’autres univers esthétiques nous permet ainsi d’ouvrir notre programmation à des disciplines rarement présentées dans nos salles et renforce notre démarche pluridisciplinaire. Elle peut même être source d’inspiration et nous amener à inscrire dans un festival ainsi accueilli certaines propositions que nous aurons spécifiquement choisies et qui viendront apporter une complémentarité, un voisinage artistique (une performance de danse/transe dans un festival électro, une exposition d’Heroic Fantasy dans le cadre d’un festival Métal).

 

Les publics de nuées que nous pouvons rassembler sur des événements de ce type ont par nature un comportement volatile. En se déplaçant à la Ferme du Buisson, ils sont plus intéressés par le contenu du festival accueilli que par la programmation du site dans son ensemble. Qu’importe ! En venant dans nos salles, ils nous permettent de développer et renouveler notre assise publique. Ils découvrent le lieu, l’apprécient, participent à sa notoriété et sauront revenir. Notre enjeu est donc double : arriver à fidéliser ces nouveaux spectateurs et amener nos spectateurs fidèle à s’ouvrir à la curiosité de ces pratiques artistiques singulières (en communiquant d’avantage sur l’esprit des manifestations que sur leurs contenus, en imaginant des passerelles tarifaires, en créant des outils d’action artistique adaptés).

 

L’économie de ce type de collaboration résulte d’une construction partenariale. La structure accueillie prend en charge le plateau artistique, la communication digitale et les dépenses techniques éventuelles excédant l’apport en industrie et en nature (personnel, équipements, préparation, mobilisation des relais techniques et publics) de la Ferme du Buisson. Les recettes de billetterie (et de bar) reviennent au partenaire et peuvent parfois faire l’objet d’un partage pour la partie au delà du point d’équilibre. Chacun trouve alors son intérêt dans cette forme particulière de coréalisation : la Ferme du Buisson qui propose un événement singulier, dont la thématique l’intéresse, mais qu’elle ne saurait produire ; le partenaire qui trouve avec nous les conditions d’épanouissement de son projet dans un cadre bienveillant.

 

Chaque projet fait l’objet d’un patient travail de préparation en amont, qui permet d’en préciser les contours artistiques et techniques, de s’entendre sur les stratégies de mobilisation du public et de communication, de garantir la visibilité et préserver l’identité de chaque partenaire. Un contrat de coréalisation vient coucher sur papier les conditions de l’accord.

 

La Ferme du Buisson inscrit cette nouvelle démarche de partenariats artistiques dans sa responsabilité professionnelle, telle qu’elle est définie dans le cahier de missions et charges des scènes nationales. En accompagnant ces collectifs dans la réalisation de leurs projets sur notre site, nous leur apportons une expertise multiple, qu’elle soit technique (respect des normes de sécurité pour le public, les artistes et les équipes), dramaturgique (la montée en puissance d’un évènement ou d’une soirée, sa temporalité, son déroulement dans les différents espaces de la Ferme du Buisson), administrative (relations avec la Préfecture et les services de sécurité, respect des obligations sociales, déclaration des droits d’auteurs) ou financière (soutien des sociétés civiles, démarche de mécénat). En retour, ces nouveaux partenaires nous apportent une énergie nouvelle, une manière différente d’imaginer et de produire des évènements d’envergure et de qualité.

 

LA DÉCLINAISON LOCALE DU MODÈLE
 

Conséquence heureuse des politiques culturelles menées depuis plusieurs années sur le territoire de Paris Vallée de la Marne, la vitalité artistique de notre Agglomération est portée à la fois par ses équipements et par ses habitants. De nombreux collectifs d’artistes issus du territoire et s’y sont développés, dans le domaine de la musique, du cinéma, des arts urbains … Certains d’entre eux se sont structurés à côté de la Ferme du Buisson, sans avoir besoin de nouer avec elle des liens.

 

Conscients que nous avons tout intérêt et toute légitimité à donner à ces forces vives de l’Agglomération un espace supplémentaire de visibilité et d’épanouissement, nous initions régulièrement avec elles des projets communs, sur le modèle décrit plus haut et avec une attention toute particulière à accompagner, de manière presque tutorialle, ses initiatives très souvent issues de l’émergence …

 

LA COEXISTENCE DE DIFFÉRENTS TYPES DE PROGRAMMATION
 

Pour de multiples raisons, qu’elles soient esthétiques, économiques, publiques ou professionnelles, le développement d’une activité de plateforme artistique devient un élément saillant de notre activité.

 

Il convient cependant de ne pas remplacer un modèle par un autre mais plutôt de les faire coexister l’un et l’autre. La Ferme du Buisson a vocation à rester prescriptrice de multiples propositions qu’elle présentera dans ses futures programmations. Elle a également intérêt à inventer des expériences inédites et des collaborations où elle fait le pari de l’altérité, à s’inventer tremplin pour s’ouvrir largement à de nouvelles manières de concevoir l’art et la relation qu’il entretient avec les publics. Notre ambition est donc d’expérimenter la cohabitation entre les deux modèles, de trouver entre eux la convergence. Mais s’il faut réfléchir en terme de volume, nous nous projetons, en vitesse de croisière, sur une programmation prescriptrice à 70% (minimum) et sur une activité de plateforme à 30% (maximum) de nos activités.

 

 

 

(Photo : Thierry Guillaume)

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