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Génération(s) ré-enchantée(s)

Texte rédigé par Fériel Bakouri, directrice de Points Communs, scène nationale de Cergy Pontoise

Texte rédigé par Fériel Bakouri, directrice de Points Communs, scène nationale de Cergy Pontoise

 

Quels liens les jeunes générations entretiennent-elles avec nos institutions culturelles ? Comment s’en emparent-elles ? Comment repenser nos équipements artistiques et culturels pour qu’ils deviennent des lieux accessibles, inspirants et créateurs de sens pour les jeunes ? Pourquoi et comment tenter de les réinventer en lieux de vie, de fête et de sociabilité, en espaces des possibles et de ressources pour cette génération Z que l’on qualifie sans doute trop hâtivement de silencieuse…?

 

Le contexte d’un projet artistique pensé avec et pour la jeunesse

 

Comme beaucoup de directeurs / directrices, j’ai conçu mon projet pour la Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise à partir d’une exploration de son territoire d’implantation. Un territoire dont les caractéristiques géographiques, humaines et démographiques m’ont profondément inspirée pour en écrire le projet artistique, en définir les contours, les orientations et les valeurs.

 

La mixité sociale et la diversité culturelle ont été fondatrices de cette ville nouvelle au positionnement géographique complexe, en grande couronne et dans un département en grande partie rural. Aujourd’hui, la communauté d’agglomération connait encore une poussée démographique. 40 % des valdoisiens et 52 % des habitants de Cergy ont moins de trente ans. Près de 27 000 jeunes étudient à quelques centaines de mètres de la scène nationale, entourée ainsi de quatorze établissements d’enseignement supérieur. 

 

Pour autant, cette jeunesse — des grands ados aux jeunes adultes, spectre relativement large que recouvrent les moins de trente ans, générations Y et Z confondues — n’est pas présente dans les mêmes proportions dans nos salles.Dans un contexte où de nombreux signaux montrent que ces jeunes manquent de perspectives, il m’est apparu essentiel d’imaginer de nouvelles passerelles entre eux et nous et avec les artistes, poursuivant ainsi le mouvement de désacralisation, entamé par beaucoup d’entre nous. Il ne s’agit surtout pas de renoncer à l’exigence artistique fondatrice de notre politique culturelle mais de trouver des ruses pour inventer de nouvelles façons d’attirer le plus grand nombre vers les artistes et leurs oeuvres et vers nos institutions.

 

Comme le dit si justement le commissaire d’exposition Hans Ulrich Obrist, la meilleure définition que l’on puisse donner de l’art est « ce qui étend la définition ». Comment ne pas désirer proposer aux jeunes d’étendre, à travers les expériences artistiques, les définitions trop souvent segmentées, cloisonnées des catégories qui leur sont proposées pour penser le monde, au moment où ils s’y engagent pleinement ?

 

Et en même temps, comment ne pas se tourner vers eux pour nous aider, nous, adultes, à déplacer également nos catégories ? 

 

La découverte de la création à travers l’éducation artistique et culturelle est fondamentale mais ne suffit pas à créer un lien fort et personnel avec nos lieux.

 

Depuis plus de vingt ans, je travaille dans des lieux de création et de diffusion de spectacle vivant qui développent actions de médiation et de pratique artistique, pivot de la relation avec les jeunes. Elles constituent, notamment en milieu scolaire, le socle d’une démarche dont il faut souligner l’absolue nécessité. Rencontrer dès le plus jeune âge des oeuvres et des artistes relève d’un projet de société qui permet de penser autrement, d’avoir accès à une infinie pluralité de formes et de manières de comprendre ce qui nous entoure. Les partenariats et les multiples projets menés avec les établissements scolaires du territoire sont précieux et indispensables et, si les jeunes sont nombreux dans le Val d’Oise, ils sont également particulièrement présents dans nos salles dans le cadre scolaire. L’éducation artistique et culturelle est une mission essentielle mais qui ne peut  aujourd’hui résumer à elle seule les liens que nous activons entre artistes et jeunes générations, ne serait-ce que parce qu’elle n’a pas pour objectif premier de développer la fréquentation en autonomie de nos institutions par les jeunes. Si les études sociologiques permettent d’affiner nos connaissances dans ce domaine, il semble toutefois quasiment impossible de savoir ce que les jeunes font ensuite de leur rencontre avec l’art. Comment transforment-ils l’essai ? Le constat est souvent le même : en sortant de l’école, les 16-30 ans désertent majoritairement les lieux de spectacle vivant, ne fréquentant quasiment pas nos lieux en autonomie, en dehors des salles de concert. Il semble qu’il y ait un chaînon manquant entre l’école et l’âge adulte, une étape à trouver dans la construction personnelle du désir artistique… 

 

Des croisements à réinventer entre culture « savante » et culture « populaire » pour dé-hiérarchiser et décloisonner

 

Comme l’explique Jean-Luc Galmiche dans Les danseuses de la République*, les politiques d’éducation ont longtemps reposé en France sur un trépied : Culture, Education nationale, Jeunesse et Sports. La mission dont héritait le ministère de la Jeunesse et des Sports (les amateurs et Education populaire) ne sera malheureusement pas menée dans la durée à la hauteur des enjeux de politiques publiques fortes et ambitieuses en matière d’éducation populaire, conduisant progressivement à un clivage de plus en plus grand entre le secteur de l’animation, du « socio-culturel » et les milieux artistiques. Serait-ce du côté de la pratique amateur, à l’origine dans le giron de l’Education populaire, qu’il faudrait chercher la faille dans le système ? Si l’on en croit la convergence ces dernières années du nombre d’artistes toujours croissant dont les créations font appel à des amateurs et l’engouement de ces pratiques de la part des publics et habitants, on touche probablement au point nodal du cercle vertueux de l’horizontalité des liens entre équipes artistiques, équipes permanentes et groupes d’habitants. 

Les projets participatifs, comme les formes en espace public, permettent en effet la rencontre avec des personnes non acquises à nos institutions et renouvellent totalement les rapports avec le territoire et ses habitants, facilitant une appropriation plus forte des arts par les populations.

En multipliant les croisements entre les cultures dites « savantes » et d’autres dites « populaires », à l’instar des relations fertiles et toujours plus inventives entre art et sport, il nous importe de développer une dialectique entre des formes artistiques et des esthétiques fortes et des pratiques populaires, nourrie alors de ce que l’on pourrait nommer « la culture des individus », pour reprendre le terme du sociologue Bernard Lahire. 

La création d’événements, de « temps forts » tend d’autre part à faire vivre nos lieux différemment dans un décloisonnement indispensable à un fort ancrage territorial.

 

Il est encore complexe d’évaluer concrètement l’impact sur le long terme de ces nouvelles propositions sur les populations et les publics mais elles semblent fondamentales pour poursuivre notre mission d’ouverture et de désacralisation.

 

Forte de ce contexte, de cette analyse et de mes convictions, dès mon arrivée à la direction de Points communs, j’ai voulu travailler activement avec l’équipe à une nouvelle appropriation du projet de la scène nationale par les jeunes du territoire.

 

Génération(s) : des temps forts intergénérationnels dont le point de départ est la jeunesse.

 

Des temps forts intitulés « Génération(s) » jalonnent ainsi la saison de la scène nationale depuis l’automne 2018 avec trois rendez-vous annuels, amenés à devenir identifiés et repérés par tous, au-delà des publics habituels. Durant trois jours, adolescents et jeunes adultes sont invités à investir nos lieux transformés avec et pour eux. 

 

La construction de chaque temps fort Génération(s) s’appuie sur une programmation à deux volets. Tout d’abord, une programmation artistique qui répond à plusieurs objectifs : inviter des artistes avec des œuvres majeures qui racontent et interrogent cette jeunesse, aborder des thématiques qui font particulièrement écho à cette période entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte — l’amour, le genre, l’urgence climatique, le travail et le monde socio-économique, les inégalités et discriminations… et accompagner ces propositions artistiques d’un concert de musiques actuelles, programmé en partenariat avec les scènes de l’agglomération.

 

En lien avec les spectacles et artistes accueillis, un autre volet de programmation est co-construit avec les jeunes du territoire, à partir de leurs pratiques et centres d’intérêt et à travers notamment le tissu associatif local, les relais étudiants, les conseils des jeunes, les maisons de quartier. Une forte présence de l’équipe sur le terrain et un dialogue constant avec les acteurs du territoire nous amènent à imaginer ensemble des rendez-vous qui ponctuent ces temps forts, convoquant naturellement la jeunesse locale à s’approprier et à vivre nos lieux différemment. De nombreux événements conviviaux et festifs (DJ sets, open-mics, slam, battles, etc.) mettent ainsi à l’honneur les pratiques des jeunes du territoire, s’articulant aux spectacles présentés avec la complicité des artistes.

 

C’est quoi la culture jeune ? Des temps forts qui nous amènent à nous poser des questions majeures sur la jeunesse et à nous interroger sur ce qu’elle est, ce qu’elle produit, ce qu’elle invente. 

 

La construction de la programmation de ces temps Génération(s) nous fait beaucoup échanger au sein de l’équipe : qu’est-ce qu’un spectacle pour les jeunes ? Qu’est-ce que raconter la jeunesse ? Quelles sont les grandes préoccupations des jeunes qui ont vingt ans aujourd’hui ? Qu’est-ce qui les anime ? C’est quoi la « culture jeune » en 2020 ?  

 

Les trois premiers temps Génération(s) ont rencontré un franc succès public et ont déjà réussi à faire bouger quelques lignes dans la composition des salles. Les publics plus traditionnels, habitués de la scène nationale et initialement réticents et dubitatifs sur ces nouveaux rendez-vous, sont de plus en plus conquis par la transformation de nos lieux et par ces espaces de rencontre offerts avec la jeunesse autour de ses préoccupations. Ouvrir le plus possible notre scène nationale aux jeunes cergy-pontains et valdoisiens ne signifie pas pour autant exclure les publics habitués. L’objectif est au contraire de réunir publics et habitants de tous les âges autour d’une programmation multipliant les entrées possibles, à travers des regards croisés sur la jeunesse. Génération(s) repose entièrement sur l’idée d’un enrichissement mutuel d’une génération à l’autre.

 

C’est un travail de longue haleine qui pose également de nouvelles questions et ouvre de nouveaux défis, tels que la place des jeunes dans nos projets participatifs ou encore leur participation à la gouvernance de nos institutions. Rappelons que la génération Z est aussi qualifiée de génération C pour Communication, Collaboration, Connexion et Créativité.

 

Et si l’on avait plus que l’on ne croit à apprendre de la jeunesse ?

 


Education populaire, une utopie d’avenir, Cassandre Horschamp, Les liens qui libèrent,2016

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