Retour sur la rencontre inter-régionale Normandie

Cette rencontre inter-régionale a rassemblé les deux délégations régionales de Haute et Basse-Normandie (du SYNDEAC et du SNSP). Elle préfigurait ainsi la fusion dès 2016 au sein d’une région unifiée. Elle avait pour but de partager des expériences et des constats sur les pratiques professionnelles et dispositifs de soutien dans les deux régions, et de se projeter vers les évolutions liées à la création de cette nouvelle grande région.

Il faut fournir des idées aux politiques : les dispositifs en vigueur remontent à une vingtaine d’années. En Haute-Normandie, constatant qu’on finit par oublier le fond de l’action pour se concentrer sur la défense individuelle, dans un contexte d’errements politiques, il a été décidé de mener un chantier commun avec la DRAC et la Région pour anticiper la prochaine étape de cette nouvelle régionalisation. Cette démarche se mène autour d’une dizaine de grandes thématiques. Les premières portent sur les conditions de la création et comités d’experts, le rapport entre compagnies et lieux, l’éducation artistique et culturelle. C’est à partir de ces thèmes que nous sommes repartis pour organiser les ateliers thématiques de la matinée.

 

Ateliers thématiques du matin :

La place de l’art dans la société

Cet atelier s’interrogeait sur le rapport des professionnels aux politiques. En plein changement de société et de paradigme économique, on observe aussi un tournant générationnel, avec des élus pas toujours sensibles à l’art ni formés sur les politiques culturelles, d’où des difficultés reposant sur un malentendu autour de l’utilité de l’art et de la culture. On est passé de l’art à la culture, puis au divertissement, à l’attractivité du territoire et enfin au tourisme.

Une gangrène gagne le secteur de la création, qui se traduit par l’intériorisation par l’artiste des normes mainstream et parfois même l’autocensure, dans un contexte d’injonctions politiques et d’ingérences décomplexées. Il y a un renoncement de la société et des politiques dans le rapport à la complexité. Certains ont pleinement conscience de la portée déflagratrice de l’art, ce qui leur fait peur. La notion de populaire a été débattue, interrogeant la manière d’agir pour concerner plus de monde, sans sombrer dans la facilité ni une politique de la demande. Il a aussi été question des droits culturels, puisqu’ils sont déjà mis en œuvre par le département de la Manche. Cela passe par une réorganisation de leur politique (à la fois le contenu et la manière d’agir) en pensant mieux l’articulation entre culture, éducation et solidarité (compétence prioritaire des départements).

L’importance de l’Etat a été renommée, que ce soit pour son expertise, sa plus grande distance et constance par rapport aux aléas électoraux, pour sa politique de labellisation, pour les financements qu’il apporte ou pour la parole portée qui influence encore les collectivités territoriales. La situation se tend depuis les dernières élections municipales autour des enjeux culturels locaux. Le contexte de réduction drastique de la dépense publique n’arrange rien, permettant à certains élus locaux de se retrancher derrière la fatalité des baisses des dotations de l’Etat aux collectivités pour réduire à leur tour leur budget culturel. Le ministère de la Culture propose un Pacte aux collectivités qui s’engagent à ne pas diminuer leur budget culturel en s’engageant sur le même effort sur le territoire concerné. Mais aucun rempart n’existe à l’heure actuelle pour endiguer les baisses annoncées et parfois déjà confirmées. Les compagnies sont les plus touchées, entre la baisse des capacités de production et de programmation des lieux et festivals, et parfois la baisse de leurs propres subventions directes.

 

Les relations artistes/institutions

Une nouvelle fois, les relations entre artistes et lieux sont apparues complexes. L’accompagnement des artistes, qui n’est pas seulement financier, n’est pas assez reconnu pour ce qu’il demande comme temps, relation affective et investissement administratif. La notion de résidence et la rémunération pendant ces temps de travail des équipes artistiques dans un lieu ont également été débattues.

On a pu constater que les budgets de diffusion ont diminué pour maintenir les moyens de la création dans une majorité de lieux. Une réflexion a porté sur la diffusion, de plus en plus tendue entre la nécessité de rémunération des compagnies et la viabilité économique pour les lieux. La production déléguée a été un sujet important dans les échanges. La SEP (Société En Participation) revient en force pour un réel partage, à la fois des risques financiers et artistiques, de l’ambition du projet et de la responsabilité tout au long de la vie du projet.

Il a aussi été question de la paupérisation des équipes de création, de la précarité du fonctionnement en relation avec la durée de vie des compagnies (structuration durable, notamment pour l’administration, émergence, accompagnement de fin de carrière…). Une mutualisation existe entre lieux pour soutenir des compagnies, des réseaux se sont constitués pour leur permettre de montrer leur travail : Avis de grand frais et les Plateaux danse. Un paradoxe grandit : les tutelles demandent une visibilité aux artistes alors que les élus ne peuvent plus garantir cette prévision d’activité par les incertitudes budgétaires d’une année sur l’autre. On remarque dans certaines régions et pour certaines aides centrales du Ministère, une baisse sensible du nombre de dossiers de demandes de subventions, signal alarmant de reports de productions ou d’abandons de projets.

La coexistence paradoxale de lieux de plus en plus souvent vides et de compagnies ayant de moins en moins l’opportunité d’y travailler constitue une fracture historique. Permettre aux lieux d’ouvrir leurs plateaux plus souvent aux équipes artistiques devrait être une évidence politique.

 

L’éducation artistique et culturelle

Le SYNDEAC est attaché à ce que la question de l’EAC se pense en équilibre avec la création. On ne doit pas isoler les actions de transmission/formation, du processus de création. Il faut sans cesse rappeler que c’est intrinsèquement lié à nos métiers. Mais, alors que les structures culturelles ont des obligations d’EAC, ce n’est pas dans les priorités de l’éducation nationale. Dans le contexte de restrictions budgétaires, on constate un transfert des moyens dédiés à l’artistique vers l’action culturelle. La richesse incroyable des actions menées est souvent ignorée. Personne n’a d’avis sur ce qui est fait puisque ce travail n’est que rarement vu. Alors que de très nombreuses données sont transmises dans les bilans, aucune évaluation globale n’existe. Des universitaires pourraient être approchés pour mener ce travail d’observation, en ne se concentrant pas que sur le quantitatif, mais aussi sur le qualitatif de ces actions.

La question du temps est apparue cruciale au fil des témoignages échangés. Il faut en effet pousser les partenaires publics (ministères Culture et Education, collectivités territoriales) à développer des actions d’EAC sur la durée, comme cela se pratique parfois pour des jumelages entre établissements scolaires et équipes artistiques sur plusieurs années, en tenant compte de tous les cycles scolaires. Il faut un plan ambitieux de développement de l’EAC sur plusieurs années, qui a l’avantage pour les politiques d’offrir des résultats rapides sur la population et en matière de développement territorial. La DRAC et les collectivités territoriales demandent aux institutions d’assumer les actions culturelles, pour une question de longévité de la structure concernée et parfois avec un souci de qualité, mais cela peut brutalement délégitimer l’action directement menée par les équipes artistiques depuis des années.

Il faut passer du militantisme à la professionnalisation, par une formation spécifique des enseignants en EAC, partagée avec le milieu artistique. On devrait également réfléchir à la formation continue des médiateurs des institutions culturelles, notamment pour qu’ils connaissent bien les enjeux esthétiques. La Ministre s’est engagée lors de la conclusion de la Mission de concertation sur l’intermittence à exiger de Pôle Emploi une rapide régularisation de la distinction paradoxale des activités de transmission de celles de création.

 

Débat public de l’après-midi :

L’avenir de la culture en Normandie

Aucun élu* n’a répondu présent à l’invitation à ce débat public, malgré la présence de nombreux professionnels des deux régions et malgré les enjeux majeurs des prochains mois. La campagne électorale n’explique pas tout ; on a même déjà vu des circonstances électorales inciter les élus à venir exposer leur ambition et leur bilan plutôt que les en dissuader…

Le contexte général de réforme territoriale induit des changements majeurs dans les périmètres territoriaux, les compétences de chaque échelon territorial et l’organisation des services, y compris les services déconcentrés du ministère de la Culture. Comme prévu, la loi NOTRe supprime la clause de compétence générale mais consacre bien la culture comme compétence partagée. Tandis que la loi MAPTAM a créé une Conférence Territoriale de l’Action Publique (CTAP) dans chaque future région, réunissant les représentants de toutes les collectivités territoriales, cette loi NOTRe inscrit dans la loi le Conseil National des Collectivités Territoriales pour le Développement Culturel (CNCTDC) qui permettra une cohérence nationale des politiques publiques territoriales en réunissant les représentants des collectivités, du ministère de la Culture et de celui de l’Intérieur. Il restera un troisième niveau de concertation à élaborer : celui réunissant les élus territoriaux, représentants nationaux et professionnels du secteur culturel (peut-être dans le projet de loi sur la Liberté de Création, l’Architecture et le Patrimoine).

Les prochains mois seront cruciaux pour préparer la fusion des deux régions et la refonte des aides au secteur culturel, en présentant aux nouveaux élus régionaux les dispositifs les plus vertueux inspirés par l’expérience cumulée des deux régions actuelles. L’ODIA Normandie n’a pas de mission spécifique sur la fusion des deux régions mais cherche à faire remonter les bonnes pratiques. Un travail conjoint peut être entrepris dans les prochains mois pour répertorier et évaluer les aides existantes. Les CESER sont parfois les lieux privilégiés pour faire apparaître les évolutions possibles. D’ailleurs, les deux CESER ont commencé à travailler ensemble, notamment au sein d’un groupe Culture-Tourisme-Sport. Une cellule restreinte d’adhérents des deux régions va se mettre en place pour lancer ce travail et prendre contact avec les deux DRAC et les deux vice-présidences de région pour préparer cette mutation. En amont des élections régionales, il faut aussi sensibiliser les candidats à la nécessité de mettre en place une commission Culture au sein de la future CTAP.

 

* La DAC de la Ville de Caen et son agglomération, la DAC du Conseil Général de Seine-Maritime, ainsi que la directrice de l’ODIA Normandie et une collaboratrice étaient présentes

 

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