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L’impasse du Pass

Texte rédigé par Nicolas Dubourg, directeur du Théâtre la Vignette à Montpellier.

Texte rédigé par Nicolas Dubourg, directeur du Théâtre la Vignette à Montpellier


Lancé à la volée par le candidat Macron pour contrer les annonces des autres candidats et faire augmenter le bruit médiatique à un moment charnière de la campagne présidentielle, le Pass Culture s’est imposé comme le totem d’une politique culturelle qui peine à masquer la vacuité de sa pensée.


Réduisant à une formule creuse l’idée de l’accès à la culture pour tous tout en utilisant de façon opportuniste et démagogue la notion de droit culturel, le Pass fait le pari d’imposer les recettes du marché numérique comme solution miracle à ce que le Président nomme « la relégation » culturelle.


Mais finalement, ce qui rend le Pass culture le plus « disruptif », c’est quand il imagine que la combinaison d’un outil marketing et d’un algorithme « service public » va permettre d’orienter la jeunesse vers une offre correspondant aux canons de la rue de Valois.


Les premiers résultats sont une sanction cruelle à cette fuite en avant. Sur 30 millions d’euros de budget voté en 2019, seul 1 million a été dépensé et les principaux utilisateurs sont des urbains diplômés qui avaient déjà des pratiques culturelles. Ainsi sur 500 euros attribués, moins de 100 euros ont été dépensés en fin d’exercice !  Bourdieu n’a visiblement pas assez été lu du côté du faubourg Saint-Honoré…

 

Le Pass Culture est un retournement de paradigme du ministère : le financement de la demande.


Il y a là une forme de cynisme. La méritocratie dont se réclame pourtant une part non négligeable des élites actuelles ne fonctionnerait plus. Là où un socle commun de valeurs et de connaissances constituait le capital partagé sur lequel les individus pouvaient se construire dans la République des égaux, la nouvelle donne renvoie à la liberté de chacun de faire les bons choix.


Ainsi, plutôt que d’accompagner la jeunesse et de donner aux acteurs culturels les moyens de construire une politique qui tienne compte des évolutions sociétales, le gouvernement choisit le Pass Culture comme « solde de tout compte ».


Vous avez 18 ans, on vous a déjà suffisamment accompagné, donc maintenant voici le solde et au revoir !


Ce Pass Culture, tout comme les Micro-Folies, est un symbole de cette vision descendante, pensée sans concertation avec les acteurs de terrain et loin des actions quotidiennes qu’ils mettent en œuvre pour s’adresser sérieusement à la jeunesse.


Pourtant, nos lieux et nos équipes ont su construire des métiers spécifiques au secteur public de la culture en articulant les objectifs de médiation artistique et ceux de diversification des publics.


Ces métiers reposent sur des objectifs politiques qui sont différents de ceux poursuivis par les industries culturelles. Ils mêlent les techniques pédagogiques et une grande connaissance des enjeux artistiques contemporains et ne peuvent se réduire aux techniques du marketing numérique.


L’enjeu des lieux publics de la culture vis-à-vis de la jeunesse n’est pas simplement de « construire » la clientèle de demain. L’enjeu est encore moins de « marketer » une offre qui viendrait répondre à une meilleure connaissance de ce que les CRM (customer relationship management) nous disent du public.


Pour nous l’enjeu vis-à-vis de la jeunesse est trop complexe pour se résumer à une solution de billetterie en ligne dont le coût prévisionnel correspond à la plus importante politique mise en œuvre par le ministère de la Culture depuis des décennies, sans garantie aucune d’efficience à ce jour.


Il recouvre les notions d’autonomisation, de partage de connaissances, de respect mutuel et engage les transformations permanentes de nos lieux et de nos arts, car chaque nouvelle génération a rêvé ses lieux et ses formes de cultures et transformé les objets dont elle héritait.

Cet enjeu nécessite des moyens humains et financiers qui sont aujourd’hui en baisse au niveau de l’État et des collectivités.


Cet enjeu nécessite également que les acteurs de terrain soient réunis pour construire les réponses nouvelles à ce qui, génération après génération, doit être remis à l’ouvrage.

 

Des territoires en mutation


Le Pass Culture par son ampleur financière et son inscription dans une doxa d’austérité budgétaire pour le ministère de la Culture est d’autant plus inacceptable qu’il entend financer une demande, là où tout le monde s’accorde à dire que l’offre n’existe pas ! Et sans aucune distinction entre l’offre privée inscrite dans les lois économiques du marché, et l’offre subventionnée missionnée à l’exigence des formes artistiques et des actions d’éducation artistique et culturelle.


La métropolisation a aussi provoqué une croissance de l’étalement urbain, éloignant physiquement et symboliquement, les habitants des équipements culturels des centres-villes.


Le désengagement financier de l’État tout autant que la réforme des régions qui incitent ces dernières à intervenir « en dehors » des espaces métropolitains, laissent les métropoles seuls juges et opérateurs de ces nouveaux aménagements. Et alors que cette mutation en profondeur des territoires crée des ruptures fortes dans l’imaginaire républicain de nos concitoyens, qui l’ont vivement exprimé cette année à travers le mouvement des gilets jaunes.


Cette mutation met l’État en demeure d’organiser les responsabilités et les capacités publiques d’action dans les zones périphériques des métropoles et des zones rurales. Mais cela n’est pas d’actualité dans le budget 2020 du ministère de la Culture, en baisse sur les programmes de soutien à création artistique et à l’éducation artistique et culturelle. Alors que partout le repli communautaire s’accentue et que la demande pour un nouveau pacte républicain n’a jamais été aussi forte, le ministère de la Culture semble sourd.


L’aventure du Pass Culture nous fait perdre un temps et des moyens publics précieux ! Ne méritons-nous pas de prendre la mesure de l’urgence qui nous fait face ? Et d’essayer d’y répondre ensemble ? 

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