Invités : Valérie Masson, climatologue ; Anna Zielinska, maîtresse de conférences en philosophie morale, du droit et politique (Université de Lorraine) ; Thomas C. Durand, aka La Tronche en Biais sur Youtube, vice-président de l’ASTEC (Association pour la science et la transmission de l’esprit critique)
Lundi 24 novembre, la Manufacture – Centre dramatique national de Nancy, en partenariat avec le CCAM – scène nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy, a accueilli le 7e débat de notre campagne « Les services publics entrent en scène ». Ce cycle de rencontres a pour ambition d’ouvrir, partout en France, des espaces de dialogue autour de la place et de l’avenir des services publics.
Photo 📸 Sevana Holst
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compte-rendu
Que croire ? Qui croire ?
Alors que l’accès à l’information s’est démocratisé au début des années 2000 avec internet, les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu ont depuis démultiplié les canaux par lesquels la population s’informe mais aussi le nombre de personnes susceptibles de produire et/ou relayer de l’information, bien au-delà des universitaires et des personnes qualifiées dans leur domaine. Face à cette massification de l’information,, à qui et à quoi faire confiance ?
Des fausses informations aux théories du complot
Les fictions qui se jouent sur les scènes des théâtres ont notamment pour but d’éclairer le réel. Mais aujourd’hui, certaines réalités peuvent sembler fictionnelles. L’outrance de certaines phrases, par exemple sur le réchauffement climatique, interroge : quand Donald Trump en parle comme de “la plus grande escroquerie du monde”, sa responsabilité dans la propagation de théories complotistes est directe.
En France, quand le nouveau président de la Coordination rurale indique qu’il faut “faire la peau aux écolos”, il désigne l’écologie comme principale source des problèmes rencontrés par les agriculteurs. Ses propos, repris dans de nombreux médias sans modération ou tentative d’analyse, charrient avec eux un imaginaire factice, propice à la désinformation et, in fine, aux théories du complot.
Distinguer les personnes qui produisent des fausses informations de celles qui les relaient est essentiel.
Elles n’ont pas forcément les mêmes intentions. Certaines n’ont d’ailleurs aucune intention ou volonté de nuire ou de désinformer. Un grand groupe industriel qui soutient un candidat à la Présidence en vantant le mérite des énergies fossiles n’a pas le même objectif qu’une personne relayant son “doute” sur le réchauffement climatique car il a neigé le 5 avril.
Douter est humain, normal, logique. Face au doute, c’est notre esprit critique qu’il faut exercer, entraîner : quelle personne dit quoi ? pourquoi le fait-elle ? quelles sources mobilise-t-elle ? Les intervenant(e)s ont souligné que certaines parties de la population qui ont connu ou connaissent des formes d’injustices, peuvent être plus promptes à douter du “récit officiel” : elles soupçonnent que quelqu’un leur en veut ou leur cache la vérité.
Les théories du complot prospèrent notamment parce qu’elles simplifient le monde (un Grand Méchant contre “nous”) et suppriment le doute. Face au “bon sens” souvent mis en avant par les complotistes, opposer les résultats des dernières recherches en sciences sociales est complexe. Le monde dans lequel nous évoluons est complexe. Le réchauffement climatique est un phénomène complexe ; la pandémie de COVID est un phénomène complexe.
Face à la complexité, le choix “facile” pourrait aussi être, humblement, de ne pas savoir, de ne pas avoir d’avis.
Comment réagir face à un discours complotiste ? Comment dialoguer et tenter de convaincre l’autre que ce qu’il ou elle croit est faux ? La problématique du complot, c’est qu’il est irréfutable : s’il y a une preuve allant contre la théorie, c’est un faux ; s’il n’y a pas de preuve contradictoire, c’est donc que le complot existe.
Au niveau individuel, l’un des conseils donnés par le panel est, en face à face, de prendre le temps d’écouter toute l’argumentation de la personne, de reformuler sa théorie pour s’assurer qu’on comprend bien ce qu’elle veut dire, puis de prendre ses arguments un par un. L’idée n’est pas d’apporter soi-même des arguments et sources : ils seront toujours réfutés. Mais d’interroger les sources et arguments de l’autre : pourquoi crois-tu cette personne ? a-t-elle un parcours qui légitime un peu sa parole ? s’est-elle trompée dans le passé sur d’autres sujets ?
Un débat qui a permis de revaloriser l’esprit critique, l’incertitude, la recherche scientifique. Merci aux intervenantes et intervenants, aux interprètes LSF, au public qui a rempli la salle, aux personnes qui ont suivi le débat sur Youtube, et aux équipes des deux théâtres.
articles du dossier libération
Libération s’est associé au Syndeac pour couvrir les débats « Les services publics entrent en scène ! » et proposer des articles en lien avec le thème de chacun d’eux dans un dossier intitulé Quels services publics pour la France de demain ?