Guerre des cultures ou guerre contre la culture : table ronde à Think Culture 2026

Le 8 septembre, à la Cité des sciences et de l’industrie, nous participions à la table ronde « La guerre idéologique : guerre des cultures et/ou guerre contre la culture ? ». D’emblée, une conviction : le mot nous rebute, mais ce qu’il recouvre mérite d’être nommé et débattu.

Derrière le mot « guerre »

Pour cette table ronde, quatre voix étaient réunies sur le plateau. Constance Rivière, la directrice du Palais de la Porte Dorée, qui abrite le Musée national de l’histoire de l’immigration. Catherine Blondeau, qui dirige MIXT (membre du Syndeac), terrain d’arts en Loire-Atlantique, équipement nantais ouvert il y a moins d’un an. Marie Lavandier, présidente du Centre des monuments nationaux. Stephan Kutniak représentait le Syndeac. Sarah Dion, pour News Tank Culture, menait le débat.

Le mot « Guerre » qui constituait le titre rencontre a fait débat d’entrée de jeu. Constance Rivière a dit sa gêne à l’employer tel quel. Parler de guerre, c’est valider l’idée de camps qui ne se rejoindront jamais, et renoncer d’avance à l’espace où le dissensus trouve à s’apaiser. Catherine Blondeau lui a opposé le théâtre de la relation, construit du côté d’Édouard Glissant et de la créolité plutôt que du choc des cultures.

Mais refuser le mot n’a jamais voulu dire nier les faits. Marie Lavandier a rappelé que le patrimoine est devenu un écran de projection du récit national, donc une cible directe. Et nous avons insisté pour regarder les choses en face : il y a aujourd’hui de fortes oppositions, et elles ne se répartissent pas également sur le territoire.

Nous avons pour notre part déplacé la question. Il ne s’agit pas de savoir si nous voulons faire la guerre, mais de constater que d’autres la mènent déjà et l’assument. Comme l’a rappelé Stephan Kutniak,il y a vingt-cinq ans aucun élu n’aurait osé dire frontalement qu’il entend reprendre la main sur la programmation d’un théâtre. Aujourd’hui, cela se dit, cela s’écrit, et cela se revendique au nom d’un combat civilisationnel. Ne pas nommer cet affrontement ne nous protège pas, cela nous laisse dans une sorte de flottement…

De gauche à droite : Catherine Blondeau, Marie Lavandier, Stephan Kutniak et Sarah Dion – Photo SYNDEAC / Jules Cammilli

LA CENSURE ET L'AUTOCENSURE

Car dans les faits, cet affrontement porte trois noms. Une remise en cause de la légitimité même des politiques culturelles. Une instrumentalisation de la culture à des fins politiques. Sa mise au service d’ambitions idéologiques. Carcassonne, Castres et la déprogrammation de Passeport d’Alexis Michalik, les coupes en Auvergne-Rhône-Alpes : les exemples ne manquent plus.

Cette censure, on la voit. Elle porte des noms de villes et des dates. Une exposition annulée, un spectacle déprogrammé, une subvention supprimée trois semaines avant la première.

L’autocensure, elle, ne laisse aucune trace. C’est le renoncement par anticipation : le projet qu’on ne montera pas, l’artiste qu’on n’invitera pas, le titre qu’on adoucira, non pas parce qu’on nous l’a interdit, mais parce qu’on imagine la réaction qui suivrait. Rien n’a été censuré, puisque rien n’a été proposé. C’est le point sur lequel les quatre intervenant·es de cette table ronde se sont rejointes le plus nettement.

Les signaux, eux, existent. Ces derniers mois, nous avons pu le mesurer en interne au Syndeac : 40 % des messages reçus au Syndeac portaient sur des atteintes à la liberté de création et de programmation, comme le rappelait Stephan Kutniak. La question que l’on se pose avant de programmer n’est plus économique, elle est devenue : est-ce que je vais être embêté·e ou inquiété·e ?

Constance Rivière a nommé ce que ce renoncement a de moins avouable : il ne vient pas d’abord de la peur pour soi, mais du souci des équipes, des médiateur·ices et des agent·es d’accueil qui encaissent les premiers quand un choix audacieux déclenche une réaction. Le mécanisme remonte toute la chaîne, jusqu’aux directrices et directeurs d’EPCC, dont les contrats sont des contrats de droit public, et jusqu’aux maires réélus qui s’autorisent désormais à intervenir sur les choix de programmation.

Marie Lavandier en a fait un cheval de bataille de trente ans, et une méthode : prendre le temps, avec les équipes, de nommer ce qui n’est pas négociable. C’est ce qu’a permis le projet CMN 2030 au Centre des monuments nationaux.

Faire société

Face à cela, la réponse n’est pas de riposter sur le même terrain.

Elle est de faire société, de valoriser le pluralisme et la mixité, qui sont autant de valeurs faisant partie intégrante du cahier des charges des directeur·ices des établissements culturels subventionnés. Comme l’a dit Catherine Blondeau, « s’attaquer à ces valeurs, c’est s’attaquer à celles de la République ».

Elle est aussi de coopérer avec celles et ceux qui ne nous ressemblent pas, jusqu’aux voisin·es qui se plaignent du bruit causé par des répétitions dans l’espace public. De cesser de considérer des publics, des usagers et des non-publics, pour retrouver des gens avec qui cultiver une relation. De travailler les récits au lieu de les opposer, en faisant revenir les historien·nes.

Et de se rappeler ce que les chiffres disent. Jamais autant de spectateur·ices payant·es qu’en 2025. Des publics qui se diversifient. Un record de ventes de spectacles français à l’étranger, alors même que les moyens de l’export diminuent.

Mais encore ? Ne pas rester seul·es. Ne pas opposer les secteurs de la culture entre eux. Reprendre le plaidoyer auprès des élu·es, que nous avons collectivement laissé se déliter.

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