Discours de Nicolas Dubourg à l’Assemblée générale 2024 : cinq ans d’engagement

Nicolas Dubourg lors de l’assemblée générale 2024 à la MC93 / ©️ Syndeac – Terence Barbier Chers collègues, Je prends aujourd’hui la parole devant vous pour une dernière fois en qualité de président. Vous le savez, j’ai décidé de démissionner de la présidence après en avoir discuté avec les membres du bureau, pour présenter ma candidature à la direction d’un lieu, dont le financement public par l’État et les collectivités territoriales, fragiliserait ma fonction tout comme le syndicat. Représenter un collectif pour moi est inconciliable avec la défense d’une candidature qui est un projet personnel et je vais, je l’espère, clarifier dans mes propos l’endroit de cette impossibilité qui est à la fois politique, éthique et stratégique. Cette démission a été mûrement réfléchie. Elle me permet aujourd’hui après cinq années de mandat de passer le relais à ceux d’entre vous qui prendront de nouvelles responsabilités pour conduire notre syndicat. Pendant ces cinq années, je crois avoir consacré une grande partie de mon énergie à ce mandat.J’y ai mis mes convictions et j’ai eu la possibilité d’apprendre de toutes celles et ceux avec qui j’ai pu travailler. Je tiens donc en premier lieu à remercier tous les adhérents qui se sont investis à mes côtés, que ce soit au bureau bien sûr mais aussi dans les nombreuses commissions, groupes de travail ou délégations régionales. Je tiens aussi à remercier l’équipe du Syndeac dirigée par Vincent Moisselin et sans laquelle notre syndicat ne serait pas ce qu’il est devenu. Enfin je remercie nos partenaires, des autres syndicats employeurs ou employés, des associations engagées dans la défense du service public, des organismes qui accompagnent les professionnels. Certains d’entre vous m’ont fait l’honneur de leur présence aujourd’hui. Merci de donner un visage à ce collectif qui constitue le ciment de notre combat. Merci sincèrement à vous tous. Voilà donc cinq années écoulées. J’avais commencé, pour préparer ce discours à procéder à des dénombrements.Les chiffres ça rassure, ça situe le un dans la chaîne infinie des signifiants…Et la première chose qui me vient quand je procède ainsi c’est le nombre de « crises » que nous avons traversées. Le covid, les coupes budgétaires, l’inflation, les changements incessants de gouvernements, la dissolution de l’Assemblée nationale et la résistible ascension de Marine le Pen. Leur rythme, leur persistance, nous montre je crois, que le mot même de crise nous empêche d’agir. La conviction que je défends depuis le début de ce mandat, c’est que la « crise » dont le visage change tous les trois mois, n’est rien autre qu’un état. Le retour à la « normale » que l’emploi du mot nous laisse espérer nous fait mettre en œuvre des moyens qui ne sont plus adaptés à la situation et fait de la perspective révolutionnaire qui jusque là seule permettait de concevoir un changement d’état, un idéal périmé ou exotique qui ne peut plus advenir qu’à Tunis, Kiev ou Colombo. A bien y regarder, le mot crise qui apparaît dans le courant des années 70 et se propage jusqu’à nos jours, nous donne l’illusion que nous vivons toujours dans la démocratie républicaine dont le pacte fut scellé à la sortie de la guerre entre les communistes et les gaullistes qui ensemble, avaient mené le combat contre les nazis. Cette situation française sur laquelle se fonde la synthèse humaniste malrucienne a créé nos fétiches, nos totems. Mais il faut reconnaître aujourd’hui qu’elle a été abandonnée par le plus grand nombre de nos concitoyens et que notre secteur qui se considère parfois comme une société isolée de la forêt amazonienne a bien du mal à continuer à partager sa cosmologie avec le reste des humains. Cette conviction s’étaye sur le tournant pris dans les années 2000 en France, un peu plus tôt en Angleterre et quasiment au même moment en Allemagne. C’est le moment où l’orthodoxie de l’école de Chicago, qui avait ravagé l’Amérique à la fin des années 70, porte les derniers coups de boutoirs sur notre fantasme de consensus historique. A l’utopie républicaine du XIXème, fondée entre autres dans les écrits d’un Gambetta, d’un Fourrier, d’un Ferry et sur laquelle repose une organisation concrète de l’État défenseur de la liberté et de l’égalité, nous voyons succéder un retour des thèses naturalistes de la pensée anglo-saxonne qui fondent la pensée libérale ripolinée en pensée néo-libérale. Ainsi, ce qui était une crise, et devait par notre action syndicale, être combattue afin de regagner le socle commun de la pensée républicaine, est devenu un état, une manifestation visible, un symptôme. Ce changement radical de perspective doit nous placer du bon côté de l’action. Quand les gilets jaunes, quand les agriculteurs ou quand les citoyens se mobilisent pour empêcher Marine le Pen de gagner les élections, c’est là qu’est la crise. Une crise, qui quand elle est passée, permet à l’état naturel de suivre son cours et de retrouver sa « fluidité». Dans cette perspective, les coupes budgétaires de l’État, les déclarations de Laurent Wauquiez ou de Christelle Morençais, les gesticulations de ceux qui partout défendent des politiques identitaires, doivent être analysées dans le contexte où elles se produisent aujourd’hui et non sous l’angle rassurant qui les cantonnaient encore aux marges hier. Nous devons avoir la clairvoyance de les regarder non comme des scories, mais bien comme la sève qui circule dans la société libérale et organise l’échange culturel et économique à partir d’individus atomisés dont les derniers liens qui résistent sont traités comme le sont les embolies. Dès le début de la pandémie nous avons fait le choix de ce changement de perspective en dégageant la scène de ses figurants, pour d’une part affiner la lecture de ce nouveau moment historique, mais également pour consolider les bases de ce qui seul, peut constituer une réelle alternative, bien que nous devions désormais le formuler depuis les marges auxquelles nous sommes poussés. Ce moment historique affirme l’individualisme, c’est-à-dire prive le sujet de son potentiel de devenir. Il postule la fin de l’universalisme au motif que la notion, il est vrai,

Discours du Syndeac à la nuit d’Avignon

Le discours du Syndeac a été prononcé par son président, Nicolas Dubourg, dans la nuit du 4 juillet. Dans cette nuit avignonnaise nous avons décidé une nouvelle fois de ne pas éteindre la lumière. En nous retrouvant si nombreux, nous faisons la démonstration que le spectacle vivant rassemble. En nous donnant le temps pour l’échange, la pensée, la contradiction et le débat, nous faisons la démonstration que le spectacle vivant est toujours l’espace de l’agora citoyenne. En refusant le temps court des réseaux sociaux, en refusant la simplification de la démagogie des propos circulaires, mensongers et simplificateurs, nous faisons la démonstration que dans un monde complexe le spectacle vivant participe de ces nombreuses richesses qu’ilnous reste pour imaginer le monde de demain mais plus encore notre diversité ce soir celle de tous les professionnels qui en s’engageant dans le spectacle vivant mais aussi dans l’éducation, la santé, la justice, les services sociaux et par-delà l’ensemble des services publics refusent de se voir imposer des élus qui sont des purs produits de consommation dont l’aberration des idées qu’ils portent se dissimulent sous le vernis médiatique. Car oui le Rassemblement national tente aujourd’hui de faire une OPA sur tout le débat politique en tissant des parallèles nauséabonds entre la couleur de la peau, le genre, la sexualité ou la religion et les maux qui traversent, notre pays, nos quartiers, nos territoires. Nous, professionnels du spectacle vivant public, refusons catégoriquement de nous résigner face à ceux qui s’ils sont amenés au pouvoir plongeront notre pays dans un climat de suspicion, de violence, de repli, toujours plus grave. Mais voilà, il ne suffira pas d’une nuit, la précipitation de cette campagne ne nous permettra pas de construire si vite un renouveau démocratique dans lequel toutes et tous doivent désormais s’engager… Nicolas Dubourg au cours de la nuit du 4 juillet dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Au cours de cette nuit d’Avignon, plus de deux mille personnes se sont rassemblées dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Artistes, représentantes et représentantes syndicaux, et d’autres personnes de la société civile se sont succédé pour exprimer leur résistance à la haine et former une chaîne d’espoir contre l’accession de l’extrême droite au pouvoir. REPLAY DE LA NUIT Il ne suffira pas de se contenter de mots ou d’idées car les idées ne peuvent pas mener à un ancien ordre du monde, elles peuvent mener juste à des idées au-delà à l’ancien ordre du monde. Des idées ne peuvent rien réaliser. Pour réaliser des idées, il faut des hommes et des femmes qui mettent en jeu une force pratique. Alors dès aujourd’hui, c’est au service de cette force pratique qu’il nous faut travailler. C’est en tissant dès à présent des liens de travail et de solidarité avec toutes celles et ceux qui entendent la colère mais ne veulent pas se résoudre à la fatalité ou pire encore aux mensonges.C’est en constituant les réseaux de protection et d’émancipation pour toutes celles et ceux que les pensées racistes ou identitaires stigmatisent car nous savons déjà que demain comme hier l’autre c’est déjà nous. Le spectacle vivant y prendra toute sa place par le lieu d’agora permanent qu’il constitue, par la force des imaginaires qu’il sait construire et mettre en partage par les relations puissantes qu’il a su tisser sur les territoires aux côtés des enseignants, des soignants, des personnels de justice, des travailleurs sociaux, des éducateurs sportifs, des professionnels du tourisme et par-delà avec l’ensemble des secteurs économiques situés au plus près des habitants. Plus que jamais solidaires, plus que jamais mobilisés, plus que jamais au travail. Oui nous sommes nombreux, oui nous sommes plus nombreux et désormais il ne nous resteplus qu’à nous faire entendre. »

Auvergne-Rhône-Alpes est gouvernée par la culture de la peur

Malgré la colère et le ressentiment, il faut essayer de parler avec une forme d’objectivité de la situation des acteurs culturels en Auvergne-Rhône-Alpes et du traitement qui leur est réservé par la Région depuis la réélection de Laurent Wauquiez. Seul un décryptage complet permet de révéler la gravité de cette situation, qui va bien au-delà des conséquences immédiates qu’elle génère sur le bon fonctionnement du service public de la culture. Car à travers cet exemple de la politique culturelle, il devient explicite que les dysfonctionnements, occasionnés par la gouvernance hypercentralisée du président de Région, sont nombreux. Et les dérives autocrates sont également de plus en plus manifestes. La portée réelle de ces décisions, qui semblent ne toucher que la culture, est en réalité bien plus large. Des faits pour commencer. Il faut bien être conscient que depuis sa réélection, le président de Région n’a pas simplement mis en œuvre un projet de réorientation de sa politique culturelle comme il le prétend. Il s’est en réalité livré à une entreprise délibérée de déstabilisation du fonctionnement d’institutions publiques culturelles. Et c’est d’ailleurs là que réside probablement son véritable projet : expérimenter, à travers la Culture, quelle est sa capacité à déstabiliser ce qui est institutionnalisé et à désengager l’exécutif de certaines obligations. Ceci ne relève pas de l’interprétation car c’est objectivable sur plusieurs plans. Tout d’abord l’absence totale de concertation avec les organisations professionnelles – qui n’ont jamais été consultées en amont de décisions prises – traduit clairement une tentative de nier l’existence même des instances syndicales et d’éprouver la possibilité de s’émanciper totalement du dialogue social. Ni les directions des lieux, ni leurs représentants syndicaux, n’ont été considérés, à aucun moment, comme des interlocuteurs. Ce faisant, l’exécutif régional a pu afficher son mépris de leur expertise, de leur représentativité et des emplois que ces organisations défendent. Est-ce que quelqu’un est arrivé à l’en empêcher ? Les professionnels du secteur ? L’Etat ? Les citoyens ? Ensuite, la remise en cause fondamentale de la co-construction de la politique culturelle aux côtés des autres collectivités et de l’Etat – qui n’ont pas davantage été consultés que les organisations professionnelles – est une façon d’éprouver sa liberté de s’extraire d’obligations de coopération territoriale – et d’une entente républicaine fondamentale – qui permet d’assurer une continuité de missions d’intérêt général de manière coordonnée. Est-ce que quelqu’un est arrivé à l’en empêcher ? Les professionnels du secteur ? L’Etat ? Les citoyens ? Enfin, en infligeant des coupes massives de subventions, en cours d’exercice, à une centaine de structures, qui avaient légitimement engagé leurs budgets sur la base de la reconduction tacite, au titre de leurs missions de service public, le président de Région expérimente avec cynisme, sa capacité à détruire l’existant et son droit à à provoquer une casse sociale selon son bon-vouloir, tout en donnant une orientation idéologique à la culture. Jusqu’à présent, Laurent Wauquiez n’a pas eu beaucoup de mal à se donner, pour légitimer ses actes. Il lui a suffi d’affirmer « être dans son bon droit » et déclarer explicitement que sa conception de la subvention, n’est pas celle de la reconduction tacite. Même si cela peut choquer lorsque la reconduction de la subvention est précisément garante du fonctionnement d’un service public, il faut bien reconnaître que rien, jusqu’à présent n’a pu l’empêcher de mettre en œuvre cette vision. Ce qui lui permet, à bon compte, d’enterrer définitivement au passage ses responsabilités en la matière, quand bien même la pérennité des équipements culturels sur le territoire – et donc de la mise en actes d’une politique publique culturelle – repose précisément sur l’engagement stable de l’ensemble des financeurs publics. Et tant pis si seul cet engagement permet de garantir l’accessibilité à la culture à tous les citoyens et aux lieux de soutenir la production artistique – et donc l’emploi. Laurent Wauquiez sait pertinemment cela et il agit en connaissance de cause. Mais pour lui, la Culture n’est que le dommage collatéral d’un projet plus vaste. Ce qui l’intéresse, c’est, encore une fois, de tester à travers la Culture, à quel point il a les coudées franches, à quel point le passage en force lui est possible. Ce qu’il souhaite, c’est : évaluer la capacité de résistance de ses opposants et augmenter sa latitude à user de l’argent public comme il l’entend. Et puisque personne n’a réussi pour l’instant à l’en empêcher, on peut considérer que ce premier test a été un succès. Alors pourquoi ne pas continuer cette expérimentation entamée en 2022 et aller plus loin en 2023 par la poursuite de mêmes pratiques, qui s’érigent désormais en système. À nouveau, il n’y a aucun dialogue, aucune communication officielle, et donc aucune visibilité pour les acteurs culturels sur l’apport financier de la Région dont dépendent pourtant des milliers d’emplois permanents et intermittents. Et la décision, le 10 mars dernier, de retirer du vote de la commission plénière l’ensemble des subventions au secteur culturel et de les reporter à une date encore indéfinie à ce jour, va dans ce sens d’une entreprise de déstabilisation. Inévitablement, cela va plonger dans une difficulté de trésorerie les structures les plus fragiles. Cela génère déjà une paralysie du développement des projets artistiques, un report dangereux des apports financiers des lieux vers les compagnies et les artistes indépendants. Et donc, cela engendre une inquiétude forte et légitime des salariés (permanents et intermittents) sur la sauvegarde de leurs emplois. Déstabiliser. Inquiéter. L’objectif est atteint. Car tel est réellement le projet. Faire ressentir aux acteurs concernés qu’ils sont à sa merci. Et semer du désordre pour prendre le contrôle. Face aux critiques que tentent de faire résonner les syndicats et les oppositions politiques, Laurent Wauquiez se contente le plus souvent de faire la sourde oreille. Sa stratégie de réponse est le silence. Et son argument joker consiste à brandir la carte de « sa souveraineté » décisionnaire. Il emploie bien, ici, le terme le plus approprié pour qualifier sa conception de l’exercice du pouvoir. La Région, c’est moi.