Débat | Services publics : inégalités territoriales, solutions locales ?

27 novembre 2025 Le Carreau du Temple, Paris Débat animé par Nicolas Herbeaux Invités : Claire Hédon, Défenseur des droits ; Geoffrey Renimel, délégué national Quart-Monde ; Valérie Masson-Delmotte, climatologue ; Isabelle Dugelet, maire de la Gresle ; le collectif Nos services publics.  Jeudi 27 novembre, le Carreau du Temple a accueilli à Paris le dernier débat de notre campagne « Les services publics entrent en scène ». Lancée en juin à Montluçon avec le collectif Nos services publics et Libération, cette série de rencontres visait à ouvrir, partout en France, des espaces de dialogue sur la place et l’avenir des services publics. Photo 📸 Sevana Holst replay compte-rendu Défendre les droits des usagers et usagères, c’est défendre les services publics Pour ouvrir la soirée, Claire Hédon, Défenseure des droits, a rappelé les missions qui lui sont confiées par la loi. Outre la défense des libertés et des droits de chaque individu et la lutte contre les discriminations à cet égard, la Défenseure des droits a également comme prérogative la promotion de ces mêmes droits : à l’aspect individuel (réclamation ou demande de telle personne ou telle autre) s’ajoute une dimension collective. Cela autorise la Défenseure des droits à mener des recherches, à rendre des rapports au Parlement, etc. Cette mission est à la fois moins connue et, naturellement, plus crispante pour le politique qui n’aime pas toujours qu’une autorité indépendante éclaire des manquements et indique la voie à suivre pour que l’égalité des droits soit respectée. De fait, les derniers rapports de Claire Hédon et de ses équipes soulignent que “la fragilisation et l’éloignement des services publics, liés à une dématérialisation excessive et à un désengagement de l’État dans les territoires, conduisent immanquablement à une fragilisation et à un éloignement des droits.” Inégalités territoriales, inégalités patrimoniales, rapports de force Le collectif Nos Services publics a ensuite présenté 4 cartes blanches passionnantes, entre démystification d’idées reçues et cas d’étude local, basées sur le rapport annuel du collectif. On peut notamment retenir : qu’un maillage territorial dense des services publics sur tout le territoire n’est pas suffisant pour garantir un accès universel et donc une égalité des droits ; que l’accès aux services publics est conditionné, comme pour d’autres prestations non publiques, par les freins économiques, culturels et sociaux ; que les services publics ne sont donc pas “un patrimoine pour ceux qui n’en ont pas” ;qu’à titre d’exemple, seuls 9% des enfants issus de familles modestes vont en crèche contre 68% des enfants issus de familles aisées ; qu’il faudrait changer les rapports de force au sein des gouvernances des services publics pour que le paradoxe de la mobilisation – les habitantes et habitants les mieux dotés en services publics se mobilisent davantage pour les défendre et, donc, les orientent – n’existe plus.   Transport, santé, logement, réchauffement climatique : quelles solutions locales ? “Des maisons de services aux publics, il y en a partout, dans toutes les villes de France : c’est la mairie”. C’est ainsi qu’Isabelle Dugelet, maire de la petite commune rurale de La Gresle dans la Loire, a entamé le débat. Si des services publics ferment, les mairies, elles, sont toujours là : “des gens viennent à tout moment parce qu’ils rencontrent une difficulté dans une démarche quelconque : une facture de téléphone perdue, un avis d’imposition qu’ils doivent envoyer par internet, etc.” La mairie reste un repère pour les habitantes et habitants, parfois le seul lien stable à qui être rattaché. Isabelle Dugelet a ainsi raconté qu’elle était souvent le contact d’urgence de personnes seules de son village, l’obligeant par exemple à aller chercher quelqu’un à l’hôpital à 21h30 après une opération, faute de transport public et faute de chambres en nombre suffisant à l’hôpital. Un symbole du croisement des enjeux des différents services publics et de leurs répercussions concrètes. De la même manière, le réchauffement climatique est un sujet qui traverse les services publics et qui impacte l’accès aux différents droits des citoyennes et citoyens. Valérie Masson a souligné à cet égard que la Cour internationale de justice (CIJ) avait expressément mis en lien “la protection du système climatique et la protection du droit humain”. Elle a plaidé pour la mise en oeuvre d’un nouveau contrat social qui penserait la protection des personnes face aux enjeux climatiques, mettant en lien les politiques publiques “classiques” (social, santé, éducation, culture…) et les politiques publiques climatiques. Ces constats ont été enrichis par le témoignage de Geoffrey Renimel, délégué national d’ATD Quart-Monde : la grande précarité est par nature transversale. “Au sein des différentes dimensions de la pauvreté, la dépossession du pouvoir d’agir est très forte” a souligné Geoffrey Renimel : quand on ne peut pas aller chez le médecin sans l’aide de la famille ou quand on ne peut pas accéder à un logement sans l’aide d’une association, l’inégalité d’accès aux services publics et l’inégalité d’usage de ces services se doublent d’un sentiment de dépendance. Les services publics, ça vaut le coût ! Merci aux intervenantes et intervenants, aux interprètes LSF, aux habitant·es qui ont rempli la salle, à l’équipe du Carreau du Temple. articles du dossier libération Libération s’est associé au Syndeac pour couvrir les débats « Les services publics entrent en scène ! » et proposer des articles en lien avec le thème de chacun d’eux dans un dossier intitulé Quels services publics pour la France de demain ? Compte rendu | Des services publics qui valent le coût LIRE L’ARTICLE Editorial | Services publics : le souci de l’autre LIRE L’ARTICLE

Débat | Information, sciences et complotisme

24 novembre 2025 La Manufacture, Nancy Débat animé par Pauline Josse Invités : Valérie Masson, climatologue ; Anna Zielinska, maîtresse de conférences en philosophie morale, du droit et politique (Université de Lorraine) ; Thomas C. Durand, aka La Tronche en Biais sur Youtube, vice-président de l’ASTEC (Association pour la science et la transmission de l’esprit critique) Lundi 24 novembre, la Manufacture – Centre dramatique national de Nancy, en partenariat avec le CCAM – scène nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy, a accueilli le 7e débat de notre campagne « Les services publics entrent en scène ». Ce cycle de rencontres a pour ambition d’ouvrir, partout en France, des espaces de dialogue autour de la place et de l’avenir des services publics. Photo 📸 Sevana Holst replay compte-rendu Que croire ? Qui croire ? Alors que l’accès à l’information s’est démocratisé au début des années 2000 avec internet, les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu ont depuis démultiplié les canaux par lesquels la population s’informe mais aussi le nombre de personnes susceptibles de produire et/ou relayer de l’information, bien au-delà des universitaires et des personnes qualifiées dans leur domaine. Face à cette massification de l’information,, à qui et à quoi faire confiance ? Des fausses informations aux théories du complot Les fictions qui se jouent sur les scènes des théâtres ont notamment pour but d’éclairer le réel. Mais aujourd’hui, certaines réalités peuvent sembler fictionnelles. L’outrance de certaines phrases, par exemple sur le réchauffement climatique, interroge : quand Donald Trump en parle comme de “la plus grande escroquerie du monde”, sa responsabilité dans la propagation de théories complotistes est directe. En France, quand le nouveau président de la Coordination rurale indique qu’il faut “faire la peau aux écolos”, il désigne l’écologie comme principale source des problèmes rencontrés par les agriculteurs. Ses propos, repris dans de nombreux médias sans modération ou tentative d’analyse, charrient avec eux un imaginaire factice, propice à la désinformation et, in fine, aux théories du complot. Distinguer les personnes qui produisent des fausses informations de celles qui les relaient est essentiel. Elles n’ont pas forcément les mêmes intentions. Certaines n’ont d’ailleurs aucune intention ou volonté de nuire ou de désinformer. Un grand groupe industriel qui soutient un candidat à la Présidence en vantant le mérite des énergies fossiles n’a pas le même objectif qu’une personne relayant son “doute” sur le réchauffement climatique car il a neigé le 5 avril. Douter est humain, normal, logique. Face au doute, c’est notre esprit critique qu’il faut exercer, entraîner : quelle personne dit quoi ? pourquoi le fait-elle ? quelles sources mobilise-t-elle ? Les intervenant(e)s ont souligné que certaines parties de la population qui ont connu ou connaissent des formes d’injustices, peuvent être plus promptes à douter du “récit officiel” : elles soupçonnent que quelqu’un leur en veut ou leur cache la vérité. Les théories du complot prospèrent notamment parce qu’elles simplifient le monde (un Grand Méchant contre “nous”) et suppriment le doute. Face au “bon sens” souvent mis en avant par les complotistes, opposer les résultats des dernières recherches en sciences sociales est complexe. Le monde dans lequel nous évoluons est complexe. Le réchauffement climatique est un phénomène complexe ; la pandémie de COVID est un phénomène complexe. Face à la complexité, le choix “facile” pourrait aussi être, humblement, de ne pas savoir, de ne pas avoir d’avis. Comment réagir face à un discours complotiste ? Comment dialoguer et tenter de convaincre l’autre que ce qu’il ou elle croit est faux ? La problématique du complot, c’est qu’il est irréfutable : s’il y a une preuve allant contre la théorie, c’est un faux ; s’il n’y a pas de preuve contradictoire, c’est donc que le complot existe.Au niveau individuel, l’un des conseils donnés par le panel est, en face à face, de prendre le temps d’écouter toute l’argumentation de la personne, de reformuler sa théorie pour s’assurer qu’on comprend bien ce qu’elle veut dire, puis de prendre ses arguments un par un. L’idée n’est pas d’apporter soi-même des arguments et sources : ils seront toujours réfutés. Mais d’interroger les sources et arguments de l’autre : pourquoi crois-tu cette personne ? a-t-elle un parcours qui légitime un peu sa parole ? s’est-elle trompée dans le passé sur d’autres sujets ? Un débat qui a permis de revaloriser l’esprit critique, l’incertitude, la recherche scientifique. Merci aux intervenantes et intervenants, aux interprètes LSF, au public qui a rempli la salle, aux personnes qui ont suivi le débat sur Youtube, et aux équipes des deux théâtres. articles du dossier libération Libération s’est associé au Syndeac pour couvrir les débats « Les services publics entrent en scène ! » et proposer des articles en lien avec le thème de chacun d’eux dans un dossier intitulé Quels services publics pour la France de demain ? Tribune | Les universités : espaces de science, creusets de démocratie LIRE L’ARTICLE Tribune | Information, sciences, complotisme : que croire ? LIRE L’ARTICLE Enquête | Fake news, manipulations, idéologies… Retour vers le «1984» d’Orwell LIRE L’ARTICLE Entretien croisé | Sur le climat, «un enjeu d’information et de désinformation» LIRE L’ARTICLE

Débat | De la censure à l’autocensure : les difficultés du secteur culturel révélatrices du climat politique

28 juin 2025 Le Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon Débat animé par Nora Hamadi, journaliste et productrice à France Culture Invités : Carole Thibaut, Directrice du Théâtre des Ilets – CDN de Montluçon ; Juliette Mant, Haute fonctionnaire à la liberté de création ; Claire Dupont, Directrice du Théâtre de la Bastille ; Agnès Tricoire, Présidente de l’Observatoire de la liberté de création. Le 28 juin dernier, le Théâtre des Ilets – CDN de Montluçon – a accueilli le premier rendez-vous du cycle « les services publics entrent en scène ». Ce cycle de rencontres a pour ambition d’ouvrir, partout en France, des espaces de dialogue autour de la place et de l’avenir des services publics. Juliette Mant et Carole Thibault, le 28 juin à Montluçon lors du débat | ©️ Florian Salesse pour le théâtre des Îlets. replay compte-rendu Censure artistique : une histoire ancienne toujours à l’œuvre Au cours du débat, la censure dans le domaine artistique est apparue comme ne se résumant pas à des interdictions officielles. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des controverses et des épisodes de rejet. Depuis la bataille de l’art contemporain dans les années 1990 notamment, la confiance entre institutions et artistes s’est fragilisée. Des épisodes marquants – messes de « décontamination » après certaines représentations, vandalismes assumés, polémiques nourries par des responsables politiques – rappellent que l’art peut être perçu comme une menace dès lors qu’il trouble ou interroge. Or c’est sa mission première ! Le débat l’a montré : ces tensions traversent des contextes très divers, parfois portés par des mouvements se revendiquant du progrès. Elles montrent que la défense de la liberté de création ne peut être considérée comme acquise. Les actes de censure ne sont pas toujours spectaculaires : ils se manifestent aussi dans les silences, les déprogrammations discrètes ou les soutiens retirés. Le public comme prétexte : les logiques d’évitement à l’œuvre L’un des points soulevés pendant la rencontre concerne les discours qui prétendent protéger « le public » de certaines œuvres. Il est apparu clairement, dans les échanges, qu’un des mécanismes les plus répandus de censure contemporaine consiste à invoquer un public abstrait, présenté comme homogène et vulnérable. « Ce n’est pas pour notre public », entend-on parfois dans les institutions culturelles, pour éviter de présenter des œuvres potentiellement controversées. Cette logique protectrice, qui s’apparente à une forme d’infantilisation, masque en réalité des stratégies d’évitement face aux financeurs, aux élus, ou à une opinion supposée hostile. Or, comme plusieurs interventions l’ont souligné, le public n’est pas monolithique. Il est aussi un acteur politique, capable de refuser cette posture tutélaire, notamment en se prononçant dans les urnes. Encore faut-il rester lucide sur les usages politiques de la colère. L’histoire récente montre comment des promesses électorales peuvent instrumentaliser une indignation collective, sans se traduire ensuite en actes cohérents une fois le pouvoir conquis. Partout en France, une parole vive pour défendre la liberté de création Le choix d’organiser ce premier débat à Montluçon, dans une ville moyenne du Massif central, souvent associée à la « diagonale du vide », n’était pas anodin. Il a permis d’ancrer la discussion dans une réalité concrète, loin des cercles parisiens, mais pas pour autant coupée des enjeux nationaux. Le lieu et le contexte ont donné une tonalité particulière aux échanges. Le public, nombreux, a pris la parole avec spontanéité et liberté, partageant des témoignages personnels sur des censures subies, des obstacles à la création, des formes d’autocensure ou de pression dans les institutions. Enseignants, artistes, citoyens ont raconté leurs efforts pour maintenir un accès à l’art malgré les restrictions. Ce foisonnement de prises de parole a montré que le sujet concernait tout le monde. Les discussions ont aussi mis en évidence que les atteintes à la liberté de création ne concernent pas seulement les petites villes ou les campagnes. Elles sont également à l’œuvre dans les grandes agglomérations, y compris en région parisienne, où des cas de pressions ou de coupes budgétaires ciblées se multiplient. Les arts de la rue, l’espace public, les scènes subventionnées : partout, la censure prend des formes variées. Dans ce contexte de rétrécissement des espaces de dialogue, ce débat a rappelé la nécessité de défendre les lieux culturels comme des espaces d’agora. Non seulement pour accueillir des œuvres, mais pour permettre la confrontation des idées, le désaccord, la construction d’un commun. articles du dossier libération Libération s’est associé au Syndeac pour couvrir les débats « Les services publics entrent en scène ! » et proposer des articles en lien avec le thème de chacun d’eux dans un dossier intitulé Quels services publics pour la France de demain ? Pressions | Culture : «Qu’on cesse de manipuler l’art à des fins politiques» LIRE L’ARTICLE Éclairage | Les mille et un visages de la censure LIRE L’ARTICLE Enquête | Budget de la culture : le secteur accuse les coupes LIRE L’ARTICLE