Europe ?

Texte rédigé par Pascal Brunet, directeur de Relais Culture Europe

L’Europe est un objet politique à rebâtir intellectuellement. C’est long, c’est vaste. Il s’agit de comprendre les bouleversements sociaux et environnementaux, et de formuler analyses et actions dans cette forme d’urgence permanente qui s’est imposée.

 

Comment tenir notre place, avec ambition et réalisme quant au travail à faire ? Comment continuer d’explorer la notion d’une identité politique européenne post-nationale ?

 

Il faudrait se souvenir de la fascination des années 30 pour le nazisme et le fascisme, ainsi que de l’écroulement moral des systèmes politiques démocratiques d’avant-guerre pour comprendre l’ambition des propositions politiques qu’il nous faut formuler pour aujourd’hui. Peut-être repartir avec modestie de propositions comme celles de Spinelli[1]. Pour lui, le fédéralisme européen reposait sur une série de postulats : l’antifascisme, le refus des racismes et de l’antisémitisme, la critique du nationalisme. Il s’agissait de penser un espace commun européen garant des droits politiques des européens par une « extension de la pratique démocratique » à un niveau supranational.

 

Dès l’origine, ce projet d « Union » des européens est pris en tenaille d’une part par une opposition souvent fluctuante de certains « internationalistes », d’autre part par celle plus serrée des nationalistes. Les dérives libérales des institutions ont continué d’alimenter ces mêmes courants d’opposition.

 

A la réaction nationaliste actuelle, les forces politiques majoritaires ne savent répondre que par la continuité de l’État-nation, espérant du même coup maintenir les « unités nationales » et tenter de contenir les dérives autoritaires comme celles du groupe de Visegrád.

 

Mais il nous faut reconnaitre que les monstres sont toujours là. Racisme et antisémitisme constituent même une des structures de l’état de crise permanente, ou suivant la manière de regarder, de l’empilement de crises, économiques, de la gauche, de la droite, de la démocratie, de l’ordre mondial, sécuritaire …

 

Comment repenser l’Europe alors que les monstres sont toujours là ?

 

En 2003, J.M. Aznar, Président du gouvernement espagnol, appelle les états européens à manifester leur loyauté à l’égard de Bush. Habermas et Derrida[2] publient un appel en soutien aux manifestations civiles qui ont réagi à ce sinistre coup de main aux velléités américaines.

 

Leur propos est clair « … Par le passé, toutes les nations européennes ont fait preuve d’un bellicisme qui les a conduites à des confrontations sanglantes. De ces expériences qui mobilisèrent autant les esprits que les armées, elles tirèrent après la Seconde guerre mondiale la conséquence qu’il fallait développer des formes nouvelles de coopération supranationale. Le succès de l’Union européenne a conforté les Européens dans la conviction qu’il n’y avait de domestication possible du recours à la violence étatique, y compris au niveau mondial, que par la restriction mutuelle de marges de manœuvre laissées à la souveraineté. »

 

Dans cet épisode de la mondialisation, la géopolitique est devenue brutale et avide de contrôler les ressources du monde. Dans ce « nouveau » monde apolaire, le processus d’unification européenne, reste la seule innovation politique susceptible de remodeler le paysage géopolitique mondial de manière sociale et démocratique. [3] C’est pourquoi la conceptualisation de l’espace européen devrait devenir la finalité principale d’un mouvement de pensée autonome, une nécessaire alliance largement transdisciplinaire qui penserait et agirait.

 

Le texte d’Habermas et de Derrida a cette fonction positive. Il s’agit d’un appel à assumer une responsabilité intellectuelle et artistique en désignant l’Europe comme point focal de préoccupations non seulement politiques mais aussi philosophiques.

 

Il nous faut participer au renouvellement de la construction européenne par une forme d’Europe « post-européenne », une Europe / monde en mode mineur. Il est temps que quelque chose de ce genre se produise, ne pas laisser l’Europe aux seules mains des autoritarismes.

 

Le monde comme réappropriation désintéressée ?

 

Nous ne sommes plus au XXe siècle, même si nous y restons englués par bien des manières. Comme un programme bien réglé, l’injonction de Benjamin « Fiat ars, pereat mundus » s’est réalisé. L’art a contribué à travestir le monde. Il a été aboli et recréé à partir de l’auto-affirmation de l’art. L’« artialisation » du monde est un élément de la construction industrielle de la réalité, initiée à la fin de l’ère moderne et ayant atteint son sommet ces dernières décennies avec la digitalisation de la production, des échanges et de la communication.

 

Faute de culture visuelle et digitale efficace, nous avons accompagné la prolifération des images artificielles industrielles qui ont artificialisé et recréé le monde. Le capitalisme s’est déployé se préoccupant avant tout de capter l’attention sociale. Face à ces captations de nos sensibilités, par les médias dominants, institutionnels comme privés, nos médiations individuelles et collectives avec le monde se sont fragmentées et saturées. Les comportements sociaux n’apparaissent plus fondés sur les idées, les formes ou les idéologies mais sur l’occupation de « l’espace mental et la désensibilisation de la conscience. » Le réel nous reste-t-il encore perceptible ?

 

Il nous reste à inventer des formes sans intérêt pour les puissants qui laisseraient espérer « une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture. »[4]

 

Réhabiliter le réel sensible

 

L’action culturelle a tenté de résister aux constructions des simulacres industrialisés du monde en réaffirmant le droit du mot, au risque d’un enfermement dans une réflexion éthique ou de pure dénonciation incapable de transformer la vie quotidienne et les relations sociales de domination et de pouvoir.

 

La pensée du futur n’offre aucune prise pour les luttes sociales.  Il s’agit plutôt de se désincarcérer des injonctions et des accélérations productivistes, extractivistes et prédatrices du capitalisme, une pensée de violence et de guerre. Il nous faut trouver le chemin d’une réactivation de la sensibilité comme thérapeutique.

 

A la relation entre art, esprit social et vie sociale, figure constructiviste, nous ne pouvons substituer une unique phénoménologie de la souffrance mentale ou ce celle des modes d’existence.

 

A nous de construire les espaces effectifs d’Europe et de Culture

 

Comment pourrions-nous alors nous contenter de revendiquer uniquement des moyens supplémentaires en faisant l’économie du chantier conceptuel qui s’est ouvert ? Comment imaginer que nous pourrions nous satisfaire d’une mention dans un intitulé de mission d’un commissaire ? Comment nous arranger d’un simple recyclage de nos cadres politiques nationaux (un peu caduques avouons- le) au niveau européen ?

 

Laissons les industries continuer à se concentrer et se centraliser pour capter les attentions. Elles auront des succès quelques temps encore. Apparemment rien ne vaut tant que détourner le regard quand les horreurs nous entourent. 

 

Ailleurs, décidément ailleurs, concentrons-nous sur des espaces mineurs, explorons- y les imaginaires qui se réinventent, ainsi que les souffrances sociales et mentales. Créons des espaces de soins de nos imaginaires, ces constructions immatérielles dans nos inconscients. Le désir, n’y a ni envers, ni endroit.

 

La société civile culturelle européenne amorce sa réponse dans un “commun” où se construisent des formes d’actions solidaires innovantes reliant approches artistiques, techniques et militantes. Elle interroge l’hospitalité et le passé colonial à Palerme, la réappropriation des récits de guerre par la diaspora syrienne à Berlin et Istanbul, l’affirmation de la réconciliation à Nicosie… Elle met en œuvre une culture renouvelée du dialogue et de la participation, de la justice partagée, de l’intérêt commun négocié, de l’interdépendance affirmée. Elle active un nouvel agenda culturel européen : Comment apprendre à construire ensemble et autrement, en tant que citoyens actifs, ce nouveau « commun » ?

 

Peut-être en fin de compte est-ce cela notre principal enjeu, réapprendre à travailler avec le politique, et même apprendre à travailler avec des partenaires inhabituels, voir même avec des « adversaires ». Ces “(un)easy alliances” sont l’une des conditions pour être au rendez-vous de cette recomposition européenne.

 

Le chantier sera long et vaste. Alors autant le commencer dès aujourd’hui.

 

 


[1] Altiero Spinelli, homme politique italien, partisan du fédéralisme européen. Journaliste, jeune militant communiste et antifasciste. Il fut déporté sur l’île de Ventotene où il rédigea le « Manifeste pour une Europe libre et unie ». Il siègera au Parlement européen comme apparenté communiste.

[2] Europe : plaidoyer pour une politique extérieure commune – Jacques DERRIDA et Jürgen HABERMAS — 31 mai 2003

[3] André Suarès « La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique »

[4] Felix Guattari – Vers une ère post-média

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