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Entraîne les autres vers ce qui est profond" (P. Handke). I.Un service public de l'art et de la culture.
Quant à la place des artistes, leur légitimité à être au coeur de ce dispositif mis en place par l'Etat au service du public, au-delà de leur capacité, de leur devoir d'être discutables, vulnérables, de faire problème par leur questionnement permanent sur l'état du monde et sur l'état des choses, c'est leur geste d'aller à la rencontre et de représenter qui parait déterminant. On pourrait ici citer Peter Handke dans "Par les villages": "Quand j'étais jeune, on parlait beaucoup au village d'un sculpteur, qui, parait-il, a grandi ici au siècle dernier. Aujourd'hui, pas un enfant ne saurait vous dire qui c'est, mais il était alors le héros secret de la vallée entière.( ..) Ses statues arrêtaient la grande aspiration de la mort. (...) À certains moments, j'étais son double, je le recommençais. Moi enfant, j'étais lui enfant, je marchais à travers le village et j'avais les yeux grands comme le monde. Des choses comme ça, ça existe, sachez-le, c'est la réalité. (...) L'artiste alors était partout présent dans la région, il unissait les choses et donnait sa vibration à la vallée entière. (...) Et ça c'est normal, sachez-le, esclave de la réalité que vous êtes. Que nos vallées aujourd'hui sont abandonnées." Mais bien sûr il parait clair, une fois cela posé comme principe, que la question de la recherche de publics nouveaux, le travail de sensibilisation, d'éveil, d'ouverture, de formation à l'art contemporain du plus grand nombre, le travail de mise à jour des enjeux de l'art contemporain pour la cité, sa cohérence, sa cohésion, son historicité doivent être, tout autant que le travail de l'artiste, au coeur du service public de l'art et de la culture. Nous avons voulu, dans ces quelques réflexions, permettre une plus grande efficacité et une plus grande transparence de la production et de la diffusion du spectacle vivant en établissant quelques règles du jeu et en proposant quelques redéfinitions de missions et quelques réformes à nos yeux nécessaires. Nous avons choisi de dissocier les propositions concernant le réseau de théâtres publics de celles concernant les compagnies, bien que nous soyons persuadés que ces instances de production et de diffusion du spectacle vivant sont étroitement et organiquement liées. Il apparaîtra d'ailleurs que, traitant des institutions, nous traiterons aussi des compagnies et que, traitant des compagnies, nous traiterons aussi des institutions. II. Un réseau de théâtres publics 1 - Les missions. Les vocations des scènes nationales et des théâtres missionnés d'une part, des centres dramatiques nationaux, des théâtres nationaux , des centres chorégraphiques nationaux et des compagnies gérant un lieu d'autre part, diffèrent certes sur deux points: la pluridisciplinarité pour les unes, la priorité à la production (avec le principe de la permanence artistique) pour les autres. Tous nos établissements diffèrent aussi du point de vue historique et du point de vue géographique (moment de leur création, avatars de leurs financements, où les paradoxes sont légions, problèmes d'aménagement du territoire). Au-delà de leurs différences, ils ont pourtant les mêmes missions que l'on peut compter au nombre de cinq:
Ce sont les différences dans la façon de décliner les priorités entre ces missions et de les conjuguer qui font l'objet du contrat (que celui-ci s'appelle contrat d'objectifs ou contrat de décentralisation dramatique). Nous proposons de réaffirmer le principe de ces cinq missions données aux établissements du service public et de différencier ceux-ci à partir de leur façon de conjuguer des priorités dans la prise en charge de ces missions. Nous proposons de réaffirmer le principe de la permanence artistique (de façon diverse et en fonction des réalités de chaque établissement), dans le projet de chaque structure. Cette permanence pourra prendre tous les aspects imaginables (compagnonnages, résidences de quelques mois ou de quelques années, troupes permanentes, etc.). Une précision s'impose ici: il est clair que pour les projets basés sur la pluridisciplinarité et l'accueil, la direction en sera confiée prioritairement à des "non-artistes" et que pour les projets basés sur l'activité de création, la direction en sera confiée prioritairement à des artistes. 2 - Concernant les missions de diffusion et de production. Notre objectif est de clarifier nos pratiques et non de définir des esthétiques (qui, elles, devraient découler de nos missions et de notre façon de les envisager). Définir ce qui procède véritablement de la production afin de revitaliser la diffusion des oeuvres dans le cadre du réseau du service public de l'art et de la culture.
En revanche, toujours dans ce souci de clarification et de transparence, pour les spectacles produits et diffusés dans le réseau de nos établissements (dans le cadre de leurs missions respectives), nous proposons de supprimer, au terme des contrats en cours, la notion de retour de production. En effet, cette pratique, qui aurait sa pertinence dans une économie de marché, ne nous parait pas légitime dans le cadre où nous travaillons. Nous sommes un réseau d'établissements financés par les collectivités auquel celles-ci ont confié une mission de service public. Chacun de ces établissements est financé en fonction de ses besoins définis dans un contrat. La pratique du retour de production revient alors à un refinancement de certains établissements (d'où dérives médiatico-esthétiques afin de faire grossir artificiellement ses moyens de production). Cette pratique a d'autres effets pervers sur nos pratiques de production, comme une coupable opacité des comptes, des prises de risques financiers inconsidérés (le plus souvent liés à une non prise de risques artistiques), une tendance inflationniste des coûts de production, une inflation aussi du nombre de spectacles "produits" dans une logique d'exploitation ultérieure du "marché". Cette pratique enfin ne permet pas au circuit de diffusion du service public de fonctionner efficacement vu les prix pratiqués (il ne faut pas oublier les temps pas si lointains où la diffusion en région d'implantation des productions de tel ou tel établissement était financé par l'établissement lui-même dans la cadre de sa mission).
Ces différents postulats nous amènent à rappeler l'importance de la diffusion des spectacles et de leur reprise. Il relève en effet de la responsabilité de tous ceux qui concourrent à l'élaboration des spectacles de s'y engager. N.B.: Quelques règles simples devraient régir la relation théâtres du service public et théâtres privés. 3 - le travail de conquête de public, de sensibilisation à l'art contemporain, les actions de formation. Mises délibérément au premier rang des missions de tout établissement du service public, ces actions impliquent la mise en place d'une permanence artistique au sein de l'établissement. Cette permanence peut revêtir toute forme imaginable. Elle devra en tous cas affirmer et tisser un lien étroit et organique avec l'action auprès du public de l'établissement. Elle devra toujours être le fait d'artistes liés directement à cette action. Nous connaissons tous, pour les avoir côtoyés, les dangers des actions éducatives, des animations socioculturelles, des actions sociales menées par des équipes d'animateurs hors la présence réelle des artistes directement impliqués dans les créations. Nous connaissons aussi les manques des artistes livrés à eux-mêmes pour mener ces actions, ceux des artistes mercenaires missionnés pour mener ces actions sans être directement impliqués dans la vie artistique de l'établissement qui les salarie, les lacunes des actions ponctuelles de recherche de public par des artistes de passage. Nous savons que seule une action réfléchie sur la durée et engageant l'ensemble du théâtre (dramatique, chorégraphique, musical...) peut donner sens à cette quête de nouveaux publics et à ce travail de sensibilisation et de découverte réciproque. Oui nous avons une action sociale à mener en tant qu'artistes travaillant au sein d'un service public, mais c'est bien en tant qu'artistes et non en tant que spécialistes de l'action sociale que nous devrons mener cette action. Encore une fois, seule la permanence d'artistes au sein de l'entreprise théâtre permet ce travail de longue haleine et lui donne du sens. Elle peut prendre diverses formes: l'une étant bien sûr de confier la direction de tel établissement à un artiste entouré de son équipe artistique, l'autre de faire obligation au directeur non artiste d'associer étroitement à la vie de son établissement une ou plusieurs équipes artistiques. Enfin nous réaffirmons ici que la situation des compagnies est indissociable d'une définition d'une politique nationale de la danse, de la musique et du théâtre, et que la charte du service public devra prendre en compte leurs problèmes et leurs pratiques. 1 - Concernant les compagnies bénéficiant de l'aide aux fonctionnement ou de conventionnement
Ces commissions ne devraient pas être exclusivement constituées de professionnels de la région mais également de personnalités ayant une bonne connaissance de ces pratiques. Les membres des commissions doivent impérativement connaître le travail des compagnies qu'ils auront à évaluer. La prise en charge de leurs frais devrait leur permettre d'être plus mobiles et les engager à assister aux représentations.
Primordiale dans notre désir d'éviter la multiplication des compagnies fantômes, l'aide au projet devrait redevenir ce pour quoi elle a été créée, c'est-à-dire l'instance d'aide à des projets émanant de metteurs-en-scène, chorégraphes ou de personnalités artistiques confirmés ne s'appuyant pas sur une activité réelle de compagnie et leur permettant la mise en place de leur production. Ces aides sont importantes et peuvent aller jusqu'à la moitié du budget de production. 3 - Les lieux d'émergence, les aides aux premiers projets. Nous avons conscience que la mise en place des mesures préconisées plus haut implique que soient abondées les sommes destinées aux compagnies et dans le même temps qu'elles soient redéployées. Ce qui implique donc par ailleurs que nous demandions clairement que soit défini un seuil d'accès au dispositif du service public. Ce qui implique enfin que ce dispositif soit complété par un autre permettant l'accession à ce seuil:
4 - Création d'un corps de compagnies dramatiques nationales. Cette instance supplémentaire permettrait la sortie "par le haut" des compagnies dramatiques les plus actives et reconnues, sans pour autant avoir vocation à gérer un établissement du service public. Ces compagnies devront avoir une véritable activité de compagnie, à savoir: une activité basée sur la permanence d'une véritable équipe artistique, complétée par un travail d'implantation au sein d'une collectivité, et par la responsabilité de gestion d'un lieu de répétition. A cet égard, deux logiques entre le secteur dramatique et chorégraphique se confrontent: Si les compagnies chorégraphiques revendiquent comme les compagnies dramatiques de ne pas avoir automatiquement vocation à diriger un établissement du service public, leur approche concernant la notion de compagnie nationale diffère, non dans la définition d'activité de la compagnie, mais dans le risque de hiérarchisation des aides qui ne permettrait pas l'articulation de projets d'ampleur différente, lesquels impliquent davantage de souplesse, de mobilité. En revanche, les compagnies dramatiques et chorégraphiques s'accordent à considérer que la perméabilité des systèmes et leur structure catégorielle sont les conditions d'un bon fonctionnement. Le passage, dans un sens ou dans l'autre, des compagnies entre les différents niveaux doit être effectif, sous peine d'immobilisme. La mobilité pourra bien sûr être reconnue et choisie comme mode de fonctionnement, de même que la permanence artistique n'implique pas forcément un mode de fonctionnement unique (la troupe); elle est entendue comme permanence et cohérence sur le long terme d'une activité artistique, quelle qu'en soit la forme. Le renouvellement des conventions devra alors faire l'objet d'un véritable bilan quant au respect du cahier des charges et au vu de cinq critères principaux et croisés: choix du répertoire, nombre de représentations et de spectateurs, appréciation de l'inspection générale, qualité du travail de sensibilisation, de formation, d'éveil réalisé auprès du public, reconnaissance professionnelle (presse, institutions, renom national et international). L'énoncé de ces critères n'est pas hiérarchisé, aucun d'entre eux n'a de caractère contraignant. C'est leur croisement intelligent qui permettra une véritable évaluation. Nous proposons enfin que soit négociée la gestion des parcours professionnels, de l'accession à la première aide publique à la sortie, quel que soit le statut des structures, de façon à permettre une évolution la plus harmonieuse possible des mouvements artistiques nécessaires. Au terme de ces réflexions nous voulons souligner qu'il s'agit là de propositions de travail. Nous en savons les lacunes et les manques, nous en revendiquons le caractère discutable. Que commence donc la discussion s'il y a lieu. |
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